Enluminure Moyen-Âge

Le Psautier dit de Gellone : trésor de l’abbaye de Saint-Guilhem-le-Désert

le roi David
Temps de lecture : 9 minutes

Ce manuscrit précieux est un des trésors retrouvés à l’abbaye de Saint-Guilhem-le-Désert (Hérault). Il est actuellement conservé au musée Médard de la ville de Lunel (cote : ms. 1). Objet incontournable du patrimoine local, le Psautier dit de Gellone est d’une grande richesse. En témoignent sa décoration et son contenu. Les manuscrits sont passionnants à étudier car ils constituent des marqueurs religieux, historiques et temporels. De ce fait, ils permettent l’application de techniques codicologiques très intéressantes afin de les resituer dans leur contexte.

Qu’est-ce qu’un psautier ?

Les psautiers étaient des ouvrages plutôt courant à l’époque médiévale et servaient lors des offices des religieux. Les psaumes étaient récités quotidiennement et, fait intéressant, les jeunes moines apprenaient à lire grâce à eux. Il n’est pas étonnant d’apprendre qu’ils finissaient par connaitre par cœur les psaumes. Il est important de savoir que ces livres liturgiques étaient réalisés par des moines pour des commanditaires plus ou moins importants. La présence d’or et d’argent dans un manuscrit est un indice de son importance. Mais aussi du haut rang de la personne pour laquelle il fut réalisé.

Le psautier de Gellone est exceptionnel car il regroupe plusieurs thématiques.
– Tout d’abord, un calendrier des mois illustré,
– Puis des enluminures en pleine page du roi David et des musiciens.
– Enfin, les 150 psaumes précédés d’initiales richement illustrées.
Au total 111 feuillets recto-verso constituent cet ouvrage rédigé en latin. Des recherches ont permis de retracer des influences de l’Angleterre et d’Espagne. La communication entre ces deux lieux a donné une nouvelle forme d’art. Il ne s’agit pas d’une création à proprement parler mais plutôt l’expression de modèles combinés.

Une origine controversée

L’historiographie liée à ce psautier a montré de nombreuses tentatives d’attribution. La plupart des études s’arrêtent dans les années 80. Ces différents travaux faisaient état d’un manuscrit richement décoré, attirant l’œil et étant très énigmatique. En effet, son iconographie, à la fois riche et originale, montrent de multiples contradictions.
La plus notable des recherches est celle réalisée par l’abbé Victor Leroquais en 1940 lors de son inventaire des Psautiers manuscrits latins des bibliothèques publiques de France (Macon, 1940-41, I, n° 191, pp. 224-226). Il est le premier à émettre l’hypothèse que le psautier proviendrait peut-être d’Angleterre et ce après étude du calendrier. En effet, il y remarqua la présence de saints anglais.

L’étude du calendrier du Psautier dit de Gellone

Le résultat de recherches ultérieures a montré quelque chose d’assez surprenant. Il semblerait que le calendrier ait été réalisé à partir d’un modèle anglais du XIe siècle venant de l’abbaye de Crowland dans le Lincolnshire au Nord de Peterborough. On remarque que les saints célébrés et mis en valeur sont semblables. Un autre fait très intéressant est la présence de saint Arnulf le 19 août. Ancien évêque de Soissons, il meurt en 1087 et est canonisé en 1120. Enfin, l’emploi des termes octabus au lieu d’octavus en janvier, juillet et décembre indique que le copiste pouvait être imprégné d’une double culture (méridionale et anglaise).

  • Les octaves marquent les grandes fêtes religieuses célébrées plusieurs jours.
Psautier de Gellone, mois d’août, fol. 4
©Musée Médard de Lunel

Cette dualité se retrouve dans plusieurs autres points, par exemple :
– On ne retrouve pas de vert dans l’écriture alors que cette couleur se retrouve typiquement dans les calendriers anglais.
– Toutefois, la mise en page, elle, est typiquement anglaise.
Les initiales « KL » en haut de chaque page présentent des touches d’or et des motifs décoratifs plus méridionalisant qu’insulaires.
L’iconographie des personnages représentant les travaux des mois et les signes du zodiaque. Elle rappelle celle anglaise mais, dans le détail et le style, ressemble plutôt à ce qu’on trouverait en région méridionale.

Il est à noter que les miniatures ont toutes été réalisées par le même artiste. Même les plus originales de cet ensemble, à savoir les représentations des Portes du Soleil.

Les représentations des Portes du Soleil

Psautier de Gellone - mois de Décembre, les portes du soleil
Détail mois de Décembre, Psautier de Gellone, fol. 5
© Musée Médard de Lunel

En juin et décembre ces images montrent un homme noir s’avançant vers une porte. Il s’agit d’illustrations des solstices du Cancer et du Capricorne. Une étude approfondie de cette iconographie a été réalisée par Christian Heck en 1981 pour la revue Scriptorium. Par ailleurs, Ch. Heck propose que cette iconographie provienne d’un même modèle qui pourrait, d’après le style, provenir de l’Espagne.

Psautier de Gellone - mois de février
Détail mois de Février, Psautier de Gellone, fol. 2
© Musée Médard de Lunel

Une autre représentation singulière dans le Psautier dit de Gellone est celle prenant place au mois de février. Elle représente un homme encapuchonné dans un manteau de laine, portant une canne et ayant un pied de bois.

Cette iconographie rare et d’origine anglaise peut faire penser à d’autres représentations du XIIe siècle.
– L’une dans la Bible de Bury,
– l’autre dans un psautier du Lincolshire destiné au roi du Danemark Cnut VI.
– Enfin, dans le cartulaire du Mont Saint-Michel (tous ces manuscrits sont datés entre 1135 et 1170). On y voit un homme à la jambe de bois essayer de couper un lapin. L’iconographie n’est pas identique mais il s’agit du plus proche rapprochement possible actuellement.

Enfin, il faut savoir que le psautier n’est pas complet. En effet, il manque quelques feuillets notamment deux recto verso du calendrier. Ils représentaient les mois d’avril-mai et d’octobre-novembre.

Enluminures du roi David et ses musiciens

Dans le Psautier de Gellone, le roi David et ses musiciens sont présentés face à face. Les copistes ont pris soin de les représenter sur les côtés peau de chaque feuille de parchemin. Ces côtés là étant plus prestigieux que le côté poil, plus rugueux.

  • La feuille de parchemin est réalisée à partir de peau de bête. Le plus souvent elle provient de vieilles chèvres ou de moutons. Le parchemin de haute qualité, car de texture très fine est appelé le vélin. Il est, quant à lui, issu de la peau de veaux morts nés. D’où son coût beaucoup plus élevé également.


L’artiste qui a réalisé ces deux feuillets est le même que celui des miniatures du calendrier. C’est un exemple où on constate qu’un artiste peut s’appliquer plus ou moins selon l’importance du sujet de représentation qui lui est donné. Il a utilisé des « modèles » pour faciliter son travail. Comme on peut le voir pour les chiens qui entourent les quatre musiciens au fol. 6. Il était courant que les artistes emploient des sortes de calques pour copier les modèles qu’ils rencontraient. Cela facilitait ensuite leur reproduction.

Calques des illustrations psautier de Gellone
Calques réalisés sur plusieurs illustrations du psautier – ©Hélène Chancé – Mémoire de recherche de Master – Université Paul Valéry – Montpellier


Par ailleurs, et comme pour le calendrier, plusieurs influences se rencontrent sur ces deux feuillets :
– Le style du roi David et le fait de l’accompagner de ses quatre musiciens en vis-à-vis est typiquement anglais.
– Il en est de même pour la forme du trône avec des arcades du roi David.
– Par contre, les motifs de feuilles et la souplesse des rinceaux dans les colonnes ressemblent beaucoup plus à ce qu’on trouverait en Catalogne.

Les Psaumes du Psautier de Gellone

Différentes graphies, différents copistes

Enfin, la dernière partie de l’ouvrage est elle aussi mixte mais à un plus haut niveau. En effet, plusieurs copistes ont travaillé sur l’écriture des psaumes et des gloses.

  • Les gloses sont des commentaires bibliques, qu’on retrouve autour du texte principal (glose marginale) et entre les lignes (glose interlinéaire).

On peut relever au moins 4 écritures différentes ce qui peut signifier que l’ouvrage a peut-être été copié rapidement. Ce qui est intéressant c’est que l’étude de la graphie montre que les copistes étaient sans doute anglais. En particulier le principal, qui a écrit les psaumes. La graphie en témoigne : la forme des a, des & (perluette), des d, etc. L’écriture qui semble la plus méridionale est celle du folio 6v, suivant le roi David et les musiciens. Ce folio est le prologue des psaumes. Il était courant d’avoir un prologue avant ces derniers mais, encore aujourd’hui, il est difficile de connaître son rôle exact.

La richesse du décor : un ouvrage aux multiples mains

Détail de la lettrine du Beatus Vir, fol. 7
©Musée Médard de Lunel

Le décor des psaumes se compose d’initiales ornées, appelées lettrines car sont précieuses par la présence d’or à l’intérieur. Elles marquent les grandes divisions des psaumes. D’autres initiales, tout aussi intéressantes mais moins précieuses, précèdent les autres psaumes. Au moins trois artistes ont réalisé ces initiales. Celles peintes et ornées sont l’œuvre d’au moins 2 artistes différents.


– Les formes sont plutôt anglaises/angevines,
– Les pinceaux et les couleurs sont plus méridionales
– Celles de couleur vert/rouge font plutôt penser à des initiales anglo-normandes.
– Celles des psaumes 52 (Dixit Insipiens) et 68 (Salvum me fac) sont réalisées par le même artiste, sans doute du nord de l’Espagne.
– Le verso du « S », complètement doré du psaume 68, montre qu’une autre initiale était prévue à cet endroit. Son iconographie était alors très proche de celle du psaume 52.

Par ailleurs, certains éléments sont restés inachevés. Ces éléments, combinés aux rajouts de filigranes dans plusieurs initiales, montrent que plusieurs mains se succédèrent pour décorer cet ouvrage.

Le Psautier de Gellone : proposition de datation

Concernant la question de la datation, plusieurs points permettent de contester celle de départ. Il semble évident que ce manuscrit date de la deuxième moitié voire du dernier tiers du XIIe siècle. Donc plutôt entre 1160 et 1200.

La réglure, c’est-à-dire la mise en page des feuillets, est réalisée à la mine de plomb. Cette technique n’apparaît qu’à partir du milieu du XIIe.
Les filigranes, qu’on voit rajoutés dans les initiales, n’apparaissent à Chartres qu’à partir de 1120. Ils s’épanouissent en France à partir de 1150 et gagnent l’Angleterre ensuite.
Les pieds de mouche simples qu’on retrouve dans cet ouvrage sont les mêmes jusque 1140. Puis ils s’arrondissent et deviennent plus fantaisistes comme ici.
Le Channel Style n’apparaît que vers 1160 (petites dents blanches au bout des feuilles). Les initiales posées sur un fond arrivent à partir du 3ème 1⁄4 du XIIe siècle.

Conclusion

Il semble donc que l’Espagne et l’Angleterre se côtoient tout au long de ce manuscrit. Les rajouts proviennent plus d’une main espagnole qu’anglaise. Ceci implique que l’ouvrage aurait été terminé en Espagne. Ainsi, compte tenu de ces éléments et de la richesse générale du l’ouvrage, deux hypothèses s’offrent à nous. Soit l’ouvrage était utilisé par un ecclésiastique de haut rang à la cour d’Aliénor Plantagenêt soit à celle de sa belle-sœur, Sancha de Castille, femme d’Alphonse II d’Aragon. Aliénor Plantagenêt est la fille d’Aliénor d’Aquitaine. Elle a fondé le monastère de Las Huelgas en 1187 avec son mari Alphonse VIII de Castille. Ils y demeurent enterrés aujourd’hui.

Sancha, quant à elle fonde le monastère de Sigena en 1183. Elle y fut enterrée avec son mari. La salle capitulaire est ornée de fresques peintes par l’artiste de la Bible de Winchester. C’est un autre exemple de lien entre l’Espagne et l’Angleterre. Un prêtre anglais aurait pu servir l’une ou l’autre de ces princesses et posséder le psautier de Gellone. Par ailleurs, les sœurs et frères de Sancha se sont mariés avec des français d’origine méridionale. Ce qui constitue une voie de retour vers le midi de la France et donc vers Saint-Guilhem-le-Désert.

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Pour aller plus loin…

Voir le site du Musée Médard de Lunel
Vidéo YouTube de présentation du manuscrit du Musée Médard
– Visiter le site officiel de l’Abbaye de Gellone à Saint-Guilhem-le-Désert
– Ch. Heck, Iconographie médiévale et héritage antique : la représentation des « Portes du Soleil » dans le calendrier du psautier de Lunel, Scriptorium, n°35-2, 1981, pp. 241-261 – consulter l’article en ligne sur Persée.
– H. Chancé, “Le psautier dit de Gellone, l’influence insulaire en région méridionale dans la seconde moitié du XIIe siècle (Musée Médard, Lunel, ms. 1 – Origine : Abbaye de Saint-Guilhem-le-Désert)”, Revue d’Auvergne, Colloque International d’Art Roman, Issoire, 2017.