Art Contemporain Peinture

“Impression. Soleil levant” de Monet – tableau manifeste impressionniste

Tableau de Monet "Impression. Soleil levant"
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“Impression. Soleil levant” de Claude Monet est sans aucun doute le tableau le plus connu du courant impressionniste. Véritable manifeste de modernité, cette vue du port du Havre prend à revers les fondements artistiques de l’Académie. Claude Monet, ainsi que bien d’autres de ses contemporains, participe à la création d’une nouvelle forme d’Art. Entre le Second Empire et la IIIème République c’est une véritable rupture qu’il se produit avec l’Académisme, de sorte à permettre l’entrée dans la Modernité.

Monet et le courant Impressionniste

Claude Monet, ainsi que beaucoup d’autres noms tels que Pissaro, Sisley, Degas, Bazille, Caillebotte ou encore Berthe Morisot, forment un groupe de peintres en marge des normes Académiques. Avant tout des amis, ils ont l’habitude de se fréquenter au café Guerbois avec d’autres personnalités telles que Émile Zola ou Victor Hugo. Ils y rencontrent notamment Manet, leur ainé, qu’ils admirent beaucoup. Pour les Impressionnistes, Manet, Courbet ou encore Corot représentent la modernité dans la peinture. Ils admirent leur travail et cherchent à pousser encore plus loin leur recherche esthétique. Ce qu’ils veulent tous alors, c’est retranscrire l’impression fugace du réel, les infinies variations de la lumière, donnant des coups de pinceaux frénétiques menant parfois à une forme d’abstraction.

Tableau de Degas, Les repasseuses, vers 1884-1886
Edgar Degas (1834-1917), Les repasseuses, vers 1884-1886
Huile sur toile – H. 76 ; L. 81,5 cm
© RMN-Grand Palais (Musée d’Orsay)

À l’opposé de la peinture Académique sombre, vernie, où la peinture est lissée et les personnages délimités représentant des scènes nobles issues de la mythologie ou de l’Histoire, les Impressionnistes, eux, choisissent des scènes quotidiennes et contemporaines, jugées parfois vulgaires, où la touche et les couleurs claires prennent le dessus.

Tableau impressionniste de Renoir, Chemin montant dans les hautes herbes, 1877, exposé lors de l'exposition impressionniste de 1874
Auguste Renoir, Chemin montant dans les hautes herbes, 1877
Huile sur Toile, H. 60 ; L. 74 cm,
© RMN-Grand Palais (Musée d’Orsay)

“Impression. Soleil levant”… ou couchant ?

Impression. Soleil levant – Ce tableau si célèbre de Monet, conservé aujourd’hui au Musée Marmottan de Paris, a donné son nom au courant Impressionniste malgré lui. Peint en 1872, il représente le port du Havre. Une vue qui a aujourd’hui disparu suite aux bombardements de 1940.

Tableau de Monet "Impression. Soleil levant", exposé lors de l'exposition impressionniste de 1874
Claude Monet, Impression. Soleil Levant, 1872 – Huile s/ toile – 48 x 63 cm –
©Musée Marmottan, Paris

Anecdote : Pendant un temps, les historiens de l’art ont polémiqué pour savoir s’il s’agissait réellement d’un soleil levant et non d’un soleil couchant. Afin de répondre à cette question, une enquête de grande envergure a été menée sollicitant toutes sortes de professionnels. Des experts des marées aux astrophysiciens, ces scientifiques ont réalisé une reconstitution de la scène représentée afin de déterminer le jour et l’heure à laquelle la peinture a été peinte. Pour conclure qu’il s’agissait bel et bien d’un soleil levant.

15 avril 1874 : 1ère exposition impressionniste à Paris

Pourquoi ce tableau-là plus qu’un autre ? Qu’a-t-il de si spécial qu’il fut celui qui détermina le nom du courant de ces artistes aujourd’hui admirés mais fustigés à l’époque ?

Monet, Boulevard des Capucines, 1873, exposé lors de l'exposition impressionniste de 1874
Monet, Boulevard des Capucines, 1873,
Huile sur Toile, H. 79 ; L. 59 cm,
© Nelson-Atkins Museum of Art, Kansas City

Impression. Soleil levant” fait parti des 65 oeuvres présentées lors de la première exposition des Impressionnistes le 15 avril 1874. Refusés pour la plupart au Salon officiel de l’Académie, 29 artistes au regard neuf décident d’organiser leur propre exposition. Parmi les oeuvres présentes ce jour-là ce trouve notamment ce tableau de Claude Monet. Dans un premier temps, l’exposition qui a lieu dans un atelier prêté par le photographe Nadar, rue des Capucines, n’attire que peu de visiteurs. C’est Degas qui attire alors le plus l’attention. En plus, les oeuvres les plus remarquées de Monet étaient d’abord Le Déjeuner, puis le Boulevard des Capucines et, enfin, Impression. Soleil levant. Ce tableau n’arrive qu’en troisième position. Il n’est ni bien ni mal reçu à ce moment-là, du moins rien qui ne présagerait sa fortune à venir.

Un article qui influença la réception des impressionnistes auprès du public

L’article de Louis Leroy

Il est curieux de constater ce que l’Histoire retient des écrits ou des évènements passés. Dans le cas présent, c’est surtout les articles et les commentaires négatifs qui seront retenus au sujet de cette exposition. En particulier l’article cinglant rédigé dans “Le Charivari” par Louis Leroy. Il se trouve qu’un article positif avait également été écrit à propos de ce tableau par Castagnary mais ce dernier est passé au second plan.

« Impression, j’en étais sûr. Je me disais aussi, puisque je suis impressionné, il doit y avoir de l’impression là-dedans… Et quelle liberté, quelle aisance dans la facture ! Le papier peint à l’état embryonnaire est encore plus fait que cette marine-là… »

Louis Leroy, Le Charivari, extrait de son article du 25 avril 1874.

Louis Leroy publie donc un article satirique au sujet de l’exposition qui a lieu dans les locaux de Nadar. À ce moment-là, ce groupe d’artistes n’avait pas de nom particulier et ne s’apparentaient à aucun courant alors existant. C’est en voyant le titre du tableau de Claude Monet, Impression. Soleil Levant, que Louis Leroy qualifie alors l’exposition d'”impressionniste”. Ce terme, qui se voulait au départ ironique et insultant, finit par devenir le nom officiel du courant lors de leur 3ème exposition en 1877. Une manière habile de retourner une pique à leur avantage.

Cézanne, La maison du pendu, 1873, exposé lors de l'exposition impressionniste de 1874
Cézanne, La maison du pendu, Auvers-sur-Oise, 1873
Huile sur toile – H. 55 ; L. 66 cm
© RMN-Grand Palais (Musée d’Orsay)

Une majorité de visiteurs venus se moquer

Parmi les visiteurs venus voir l’exposition des Impressionnistes, beaucoup vinrent suite à l’article de Leroy, alors une sorte de célébrité auprès du peuple. Parmi eux, un bon nombre eurent des propos et des comportements agressifs et insultants face aux toiles. Ces oeuvres étaient en effet très éloignées du “bon goût” communément admis à cette époque. Les empâtements de La maison du pendu de Cézanne sont à l’exact opposé de la peinture nette et lisse d’un Cabanel par exemple. Ceux qui s’approchaient de la toile étaient en plus déçus de ne pas y trouver un vrai pendu représenté !

Ci-dessous un exemple de caricature reprenant les réactions du public ou leurs commentaires. Certains plaisantaient en affirmant qu’ils devaient peindre avec un balais tellement leurs toiles semblaient inacheveés et brouillonnes.

CHAM, Caricature des impressionnistes, à l’occasion de leur première exposition, 1874, BNF, Paris

La fortune tardive de l’oeuvre

Renoir, Paul Durand-Ruel, 1910, Huile sur toile, 65 x 54 cm, Archives Durand-Ruel
© Durand-Ruel & Cie.

Impression. Soleil levant, fût vendu via Paul Durand-Ruel à un collectionneur du nom d’Ernest Hoschedé pour 800 Fr. Cet homme, dépensier et aimant les jeux d’argent, fait faillite en 1878, l’obligeant à vendre toutes ses possessions. Le tableau de Monet est alors bradé au quart de sa valeur initiale et partira pour 210 fr. L’acquéreur n’est autre du George de Bellio, le médecin attitré des Impressionnistes. Ce dernier soignait le groupe et leur achetait des oeuvres régulièrement. Lorsqu’il décède en 1940, c’est pas moins de 40 oeuvres de Monet qu’il laisse en héritage, sans compter les Sisley, Pissaro, etc. Ce tableau étaient particulièrement important pour Monet. Étant ami avec de Bellio, il lui emprunta régulièrement son oeuvre pour l’exposer lors d’autres Salons Impressionnistes mais jamais elle n’attira l’oeil comme il l’espérait. Les visiteurs ne lui accordaient pas l’importance ni l’admiration qu’elle suscite aujourd’hui.

Et pour cause, le lien entre cette oeuvre et le nom “Impressionnisme”, n’est pas fait. La connexion n’a pas eu lieu et cette toile reste une oeuvre parmi tant d’autres. C’est seulement après 1920, le 15 avril 1924 pour être précis, grâce aux travaux d’Adolphe Tabarand, que l’objet trouve ses lettres de noblesse. Son étude : « L’impressionnisme a cinquante ans d’âge », publiée dans Le Bulletin de la Vie Artistique, n° 8, Paris, change le cours de l’Histoire de l’Art. Impression. Soleil levant, devient alors l’icône du courant Impressionniste.

L’acquisition par le Musée Marmottan

Le musée Marmottan possède aujourd’hui une copieuse collection de tableaux impressionnistes, en particulier des oeuvres de Claude Monet. Victorine, la fille de Georges de Bellio, reçoit l’ensemble de la collection de son père en héritage. Celle qui deviendra en 1894, Mme Donop de Monchy par son mariage, habite non loin du Musée Marmottan. Elle connait déjà le conservateur actuel, M. Le Riche, ainsi que son épouse.

Dans le legs de son père, il était convenu qu’une partie des oeuvres serait destinée à une collection publique. Elle et son époux vendirent certaines pièces mais aucune de celles qui avaient de l’importance pour feu son père. De part ses relations privilégiées avec le conservateur du musée Marmottan et la proximité du lieu, Victorine décide que cet Institut sera celui auquel elle léguera ses tableaux. En 1940 le musée Marmottan devient donc son légataire universel et le premier fonds mondial aujourd’hui des oeuvres de Monet.

Impression. Soleil levant, le tableau manifeste impressionniste de Monet

Impression. Soleil levant est considéré aujourd’hui comme un chef-d’oeuvre à part du courant Impressionniste. Outre le fait qu’il ait donné, malgré lui, son nom au courant, il est aussi une oeuvre manifeste du talent de Monet. Il est considéré comme un artiste véritablement novateur et exceptionnel qui poussa la recherche du moment fugace et de la retranscription de la réalité bien plus loin que quiconque alors. Grâce à des moyens plastiques inédits et bien à lui, il arrivait à retranscrire le réel sous diverses formes. Ses “séries” des Meules, de la Façade de la cathédrale de Rouen ou encore de la Gare Saint-Lazare, font partie de ces recherches visant à saisir un sujet dans son entièreté, en tenant compte de l’impermanence des choses et des apparences.